ab joy

Tragédie contemporaine inspirée de Pier Paolo Pasolini

Point de départ d’ab joy Casteliers : Pylade, épisode 5

ATHÉNA
Un détail… Oui, je ne te décrirai
qu’un détail du grand tableau… Le reste, tu pourras l’imaginer tout seul.
Outre le fait d’aimer les calembours et la brillance,
la raison est aussi vaniteuse : les faits
ne doivent pas l’impliquer; d’où : elle doit les traiter
avec d’autant plus d’humour qu’ils sont plus atroces.
Ecoute donc cette DESCRIPTION HUMORISTlQUE.
Dans un paysage de neige, entre des petites casemates
entourées d’infranchissables barbelés,
je vois une marmite qui bout, avec de la vapeur qui monte.
Dans l’eau trouble, entre les nuages de fumée,
je vois la forme d’un corps : ce n’est pas une bête,
un porcelet ou une brebis ; non, c’est un garçon, c’est un fils, nu ; ses membres
ont été amputés, et ils flottent
agités, ensemble et confondus dans l’eau.
A présent sort un pied, le pied qui sauta gaiement
dans les prés autour de la petite ville
de montagne ou de plaine – avec ses camarades d’école ;
a présent affleure une touffe de cheveux, bruns ou blonds,
je ne sais pas, la couleur s’est perdue dans le rien ; a présent fait surface
le membre, pas encore mûr, mais déjà puissant – pour dire
que c’était ça, son pauvre mystère, l’assurance
de sa virilité timide et mûre, si loin de la tombe !
A présent, s’entrevoit son oeil, un oeil grand
comme d’une autre race, beau d’une beauté
pas étrange, mais profonde, l’oeil
dans lequel sa mère voyait passer la vie, dans tout son immense vertige (comme si c’était la première fois au monde); maintenant apparaît l’oreille, la petite oreille d’un habitant passager de la terre – qui de toute façon serait parti, comme un de ces animaux qui traversent le pré et l’herbe se referme intacte derrière eux.
Ces membres morts s’agitent dans la marmite,
sur le couvercle sont gravés deux serpents géométriques, en croix. Absurde, non? Mais il n’y a pas que mes yeux qui voient cela: il y a
aussi mes narines qui sentent je sens l’odeur du feu mêlée à celle du blé : et cette odeur se répand tout autour, sur vos maisons, dans vos cours, dans vos plaines, dans vos montagnes – dans l’air vide que le soleil
envahit, encore, survivant, pur d’une pureté vaine, dans la mélancolie des aveuglantes éclipses où erraient les nomades…
comme à l’aube d’une nouvelle préhistoire.

Je te l’ai dit : je ne t’ai parlé que d’un seul détail. Si tu es connaisseur, si tu l’es, reconstitue
toi-même la totalité du tableau. Avec aussi l’odorat
– si tu le peux, si tu as assez d’imagination – puisque
cette odeur de feu envahit le monde entier.
Ce sera le monde lui-même.

Non seulement on pourra le supporter,
Mais ensuite, j’ajoute, on pourra l’oublier.
Et moi, en fait, maintenant,
Dans la lumière rousse de cette soirée d’Argos,
JE NE PROPHETISE PAS CETTE
REVOLUTION DE DROITE ET CETTE GUERRE
POUR QUI LA VIVRA
MAIS POUR QUI L’OUBLIERA ;

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